Parce que la vie n’est pas toujours bleue comme le ciel, et que le deuil n’a rien de propre ni de digne. On pleure, on fatigue, on encaisse, et puis sans prévenir, un fou rire débarque. Pas parce que c’est drôle, mais parce que le corps lâche. C’est mal placé, souvent gênant, parfois honteux, mais c’est là.
Musique de fond : Goodbye Cruel World, Pink Floyd
À la trentaine, on commence à perdre du monde. Ou plutôt, on comprend que personne n’est épargné et on se sent soudainement menacé. Les histoires circulent, les silences aussi, et l’idée que tout peut s’arrêter s’installe doucement. Puis, sans prévenir, la faucheuse - qui n’est plus seulement un cauchemar de la campagne - embarque quelqu’un qu’on affectionne énormément, qu’on a connu quelques temps, ou qu’on a aimé de loin.
Quand ce diable tant redouté, bien incapable de s’habiller en Prada, débarque trop tôt, nos émotions se dérèglent et nos comportements deviennent inexplicables. On découvre alors que même la mort provoque des réactions absurdes, parfois déplacées, là où l’on devrait se tenir droit et digne. J’ai craqué plusieurs fois, malgré moi, et des discussions entre amies m’ont rassurée : oui, on peut tout laisser sortir et parfois, se frapper le cul par terre fait un bien fou.
Imaginez mon visage quand on m’a offert un ours en peluche répétant « Je t’aime ma puce, on se voit très bientôt » avec la voix d’une personne partie trop tôt. J’étais dévastée, et ce présent était censé provoquer mes larmes d’émotion.A l’inverse, le jouet m’a entraînée dans un combat acharné avec moi-même pour ne pas pouffer de rire. Qui fait ça ?
Ma grand-mère me confiait aller à plus de funérailles qu’à des mariages, puisque ses petits-enfants choisissaient de lui assurer des descendants sans jamais se dire “oui”. La vie en a voulu ainsi, et j’ai acheté (trop tôt selon moi) de premiers vêtements noirs pour articuler les repose en paix avec un tantinet d’élégance. Pas de lunettes de soleil, juste de la compassion et la peur diffuse que quelqu’un teste mes nerfs, car oui, c’est un fait : j’ai le rire nerveux facile et une maladresse qui ferait pâlir n’importe quel enfant de trois ans. Quand la tristesse me submerge, très peu de choses séparent mes sanglots de l’étouffement d’un clown.
Et puis, parce que la perte d’êtres chers ces dernières années m’a vaccinée. Pas par dureté, plutôt par apprentissage forcé. Tout peut arriver, la mort cesse d’être un concept lointain. Elle devient concrète, présente, même assise à table avec nous - et si seulement elle avait la même tête d’ange que Brad Pitt. Chaque jour, on entend de nouveaux drames et notre seul échappatoire reste l’euphorie d’événements heureux : la moindre fenêtre durant ces mois de l’hiver - qui semblent aussi les plus tristes - repose sur des moments entre amis, en famille ou sur une soirée raclette. Des trucs simples, qui reboostent et donnent doucement le sourire ; ou un passage chez Miu Miu main dans la main avec sa meilleure amie pour éponger temporairement les larmes.
Je parle ici de mon rapport à l’adieu parce que c’est un sujet qu’on évite soigneusement, alors qu’il traverse nos vies bien plus souvent qu’on ne le croit. Le deuil ne se limite pas à la disparition d’un être humain. Il s’invite aussi quand un animal s’en va, quand une relation se termine avec ou sans fracas, quand une époque se referme sans prévenir, ou quand une version de soi devient soudainement obsolète. Pleurer, regretter des moments et surtout accepter qu’ils restent désormais à la case des souvenirs.
On quitte des certitudes, des habitudes, parfois même des rêves qu’on n’a pas pris le temps de réaliser. Personne ne nous apprend à les traverser. On les minimise, on les range sous le tapis, alors qu’ils pèsent lourd.
Mettre des mots dessus, c’est déjà une façon de leur rendre justice. Les reconnaître, sans dramatiser ni faire semblant que tout va bien. Accepter que dire au revoir ne soit jamais anodin, même quand personne n’est mort. Surtout, il faut bien comprendre que le deuil, au fond, parle de transformation : abandonner une partie de soi pour évoluer sans, en plus grand.
Et finalement RIP ce jour où mon beau-frère a tenté de vider les cendres de notre idole (une très grande femme) dans une fiole achetée sur Amazon prévue pour devenir le pendentif d’un collier. C’était évidemment une très mauvaise idée, et on a fait comme on a pu. Donc on a ri, encore et encore, pour aller un peu mieux le jour d’après.
P.A (Plaisirs assumés) : Un week-end au vert, et au chaud pour écrire, courir et bouquiner