Pourquoi, à quarante ans presque, certaines remettent des baskets compensées Isabel Marant et comment retourne-t-on vers des schémas qu’on avait pourtant juré de laisser en 2012, avec Facebook, un gin schweppes tonic et des illusions bien rangées ?
Musique de fond : Pink Skies, Zach Bryan
Ce n’est pas une régression, c’est un signal. Et pendant que ICE pète la gueule de pauvres innocents dans un pays où tout parait XL, on pleure et on dédie notre temps à parler d’une paire de lunettes aviateurs sur le nez de notre président. La peur, et le déni, comme pilote de nos pensées.
Les sociologues parlent d’adulté différée (delayed adulthood) pour décrire un phénomène désormais bien documenté : les trajectoires de vie se sont fragmentées. Les marqueurs traditionnels de l’âge adulte - mariage, parentalité, stabilité professionnelle - interviennent plus tard, ou disparaissent parfois complètement. C’est ce qu’on murmure à table, pendant nos dîners de trente-quarantenaires, lorsque l’un de nous parle de divorce ou d’infidélité avec le gars du golf. Elle n’y jouait jamais, mais elle aimait bien les haricots verts du restaurant du domaine - qui compte un mini-club pour garder les enfants.
Dans ce contexte, la manière d’avancer change. Les décisions sont moins définitives, les engagements plus réversibles, les trajectoires professionnelles plus discontinues. La peur n’est pas absente ; elle devient même un élément constant du paysage. Une peur diffuse, rarement spectaculaire, mais suffisamment présente pour influencer les choix et ralentir les élans. Mille et une questions auxquelles on aurait peur ne pas savoir répondre viennent brouiller notre esprit : Vais-je vivre assez longtemps ? Vais-je connaitre une baise meilleure que celle que je (ne) consomme (plus) aujourd’hui ? Ma santé restera-t-elle bonne ? Pourrais-je gagner plus d’argent si je claquais tout ? La peur de manquer, de rater un événement heureux et ne pas avoir plus comme obsession continue.
Chaque génération développe ses propres mécanismes de compensation. Pour celles et ceux qui approchent doucement (ou ont déjà soufflé) leurs quarante bougies, ils ont longtemps pris la forme d’une esthétique douce, contrôlée, rassurante, que l’on a surnommée le fameux millennial pink.
J’entends par là des intérieurs minimalistes - puisque vous préférez la Pipistrello aux bibelots historiques hérités de votre grand-mère, un féminisme marketable - jouer les girl boss quand ça arrange, ou encore l’optimisme des start-up, parce que vivre à crédit, demander une disponibilité à des freelance 7/7 et lever des fonds sans raison reste (visiblement) très 2026.
Surtout, on s’est longtemps persuadés qu’il suffisait de bien faire - bien travailler, bien se comporter, bien enfanter et bien se présenter - pour que tout finisse par fonctionner. Une manière de rendre la subversion digeste, instagrammable, presque inoffensive.
Puis tout à coup, les crises - économiques, climatiques, politiques, existentielles - s’accumulent et le vernis de mon semi-permanent se fissure. La promesse de “tout avoir'“ s’est transformée en injonction à “tout gérer”, souvent sans les structures pour soutenir cet effort permanent.
Résultat : une génération qui ne s’effondre pas, mais qui fatigue, ajuste, ralentit, et cherche ailleurs des micro-récompenses pour continuer à avancer. Elle s’appelle comment cette appli pour faciliter les infidélités ?
C’est dans ce contexte qu’émerge une obsession contemporaine pour la dopamine : listes à cocher, routines matinales, deep focus, sport fonctionnel, petits plaisirs calibrés, célébration de micro-victoires. Non pas par hédonisme excessif, mais par besoin de contrôle dans un environnement devenu instable. La dopamine devient une unité de survie. Finir un livre. Faire son lit. Bouger son corps. Boire un jus pomme-céleri écoeurant tous les matins. Apprendre quelque chose de nouveau, le skate, l’espagnol ou la guitare. Des gestes simples, presque dérisoires, mais qui redonnent le sentiment d’agir quand les grands récits collectifs se dérobent. Ce n’est pas de la paresse ni du repli : c’est une stratégie d’adaptation.
La peur n’est pas là pour empêcher d’agir. Elle est là pour éviter les décisions débiles. Pas besoin de tout quitter, de tout annoncer, de tout chambouler. Il suffit souvent de choisir un projet. Un seul. Celui qu’on repousse parce qu’il fait peur, mais une peur gérable. Pas celle qui détruit un couple, une maison ou laisse des regrets, juste celle qui dit : “si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais”. Osez simplement, dites à cette personne que vous pensez l’aimer, qu’elle vous plait, ou arrêtez de répondre à celui ou celle qui ne vous a plus rien donné. Vous serez plus léger, et c’est déjà largement suffisant pour avancer.
P.A (Plaisirs assumés) : Une bourriche d’huîtres, une foutue lampe Pipistrello et un entretien avec Jessica Troisfontaine